Grandes formulesFormulBase · la formule au sens large
Grandes formules · physique

E = mc²

La formule la plus célèbre du monde n’est pas une recette pour fabriquer de l’énergie à partir de rien. C’est un taux de change entre deux grandeurs qu’on croyait étrangères, la masse et l’énergie, avec c² comme facteur de conversion. Comprendre cette formule, c’est comprendre pourquoi elle n’explique ni la bombe ni le mouvement, et pourquoi la ligne que tout le monde récite n’est même pas l’équation complète.

0Les pièces de la formule

Français

Trois symboles, une comptabilité. Chacun répond à une question précise, et le dernier, c², est celui que l’on comprend le plus mal.

PièceRôle
E L’énergie de repos du corps, exprimée en joules (J).
m La masse au repos du corps, exprimée en kilogrammes (kg).
c La vitesse de la lumière dans le vide, 299 792 458 m/s : une valeur exacte depuis 1983, puisque le mètre est lui-même défini à partir d’elle.
Le facteur de conversion entre les deux unités, environ 8,988 × 10¹⁶ m²/s².
Le piège n° 1
La formule ne dit pas que « la masse se transforme en énergie », comme le plomb se transformerait en or. Elle dit que la masse EST une forme d’énergie, mesurée dans une autre unité. Rien ne change de nature : on change seulement l’étalon de mesure, comme on convertit des francs en euros.

1Ce qu’Einstein a vraiment écrit

Français

La formule que tout le monde récite n’est pas la phrase qu’Einstein a publiée en premier. Sa version d’origine tient en trois pages, et elle va dans l’autre sens.

Quoi
FR

Le quatrième article d’Einstein de l’année 1905, « Ist die Trägheit eines Körpers von seinem Energieinhalt abhängig ? » (l’inertie d’un corps dépend-elle de son contenu en énergie ?), paraît dans les Annalen der Physik. Trois pages, une conclusion : si un corps émet une énergie L sous forme de rayonnement, sa masse diminue de L/c². La notation moderne E = mc² ne s’installe que dans les travaux ultérieurs.

La conclusion de 1905
m = L / c²
Pourquoi
FR

Einstein ne part pas d’une masse qu’il faudrait convertir : il part d’un corps qui rayonne de la lumière, et il montre que ce rayonnement lui coûte de la masse. C’est l’inverse du récit populaire de la bombe, où l’on imagine de la masse qu’on « convertirait » d’un coup. Einstein termine son article en suggérant que les sels de radium, connus pour émettre spontanément de l’énergie, pourraient permettre de tester l’idée.

Trois pages, pas un traité « Ist die Trägheit eines Körpers von seinem Energieinhalt abhängig ? », Annalen der Physik 18 (1905), 639. La formule la plus citée du XXe siècle tient sur trois pages, et sa conclusion s’écrit m = L/c², pas E = mc².

2L’expérience de pensée

Français

L’argument d’Einstein ne suppose rien de plus que la relativité restreinte, publiée trois mois plus tôt. Il tient en une page.

Quoi
FR

Un corps immobile émet deux impulsions lumineuses identiques, dans deux directions opposées : son mouvement ne change pas, la symétrie des deux émissions se compense exactement. Vu depuis un référentiel en mouvement par rapport au corps, en revanche, l’effet Doppler rend les deux impulsions inégales, l’une est décalée vers le bleu, l’autre vers le rouge.

Pourquoi
FR

En écrivant le bilan d’énergie dans ce second référentiel, un terme apparaît qui a exactement la forme d’une énergie cinétique, celle d’un corps dont la masse aurait diminué de L/c². Le corps n’a pourtant rien fait d’autre qu’émettre de la lumière : c’est cette émission, et elle seule, qui impose la perte de masse. L’argument ne repose sur aucune hypothèse supplémentaire, seulement sur la relativité restreinte que le même Einstein venait de publier.

Pourquoi ça marche Deux observateurs décrivent la même émission de lumière et doivent s’accorder sur l’énergie du corps avant et après. Le seul moyen d’accorder les deux descriptions est d’admettre qu’émettre de l’énergie coûte de la masse, dans une proportion fixée par c².

3Le taux de change

Français

c² vaut environ 90 000 000 000 000 000 : convertir la moindre masse en joules donne un nombre vertigineux. Le laboratoire ci-dessous fait le calcul pour vous, avec des objets de tous les jours.

Laboratoire · le taux de change
Énergie (joules)
Énergie (kWh)
Équivalent TNT
Années de consommation électrique d’un ménage suisse (4 500 kWh/an)

Vérité de contrôle 1 g entièrement converti vaut 9 × 10¹³ J, soit environ 21,5 kilotonnes de TNT. Le laboratoire ne calcule que le sens masse vers énergie : c’est la direction qui répond à la question posée par un objet qu’on tient dans la main. Le sens inverse s’obtient en divisant une énergie par c², la même opération lue à l’envers.

4Le défaut de masse, ou l’énergie ne vient de nulle part

Français

Dans un noyau, la masse du tout est inférieure à la somme des masses des parties. Cette différence a un nom, et c’est la seule source réelle de l’énergie nucléaire.

Quoi
FR

Assemblez des protons et des neutrons en un noyau, et le noyau pèse moins que la somme de ses constituants séparés. La différence s’appelle le défaut de masse, et elle est exactement égale à l’énergie de liaison qui tient le noyau assemblé, convertie par c². On ne détruit pas de la matière : on descend l’escalier de l’énergie de liaison, et la marche descendue se paie en masse manquante. L’unité de masse atomique vaut 931,494 MeV/c².

Pourquoi
FR

C’est la seule mécanique derrière toute source d’énergie nucléaire, qu’il s’agisse de fusionner des noyaux légers ou d’en fissionner un lourd : dans les deux cas, l’état final pèse un peu moins que l’état initial, et cette perte de masse, multipliée par c², est l’énergie libérée. Le laboratoire ci-dessous compare cette perte, en proportion, à une réaction chimique ordinaire.

Laboratoire · le défaut de masse

Masse entrante
Masse sortante
Défaut de masse
Énergie libérée
Fraction de la masse convertie

La leçon du laboratoire Entre la chimie et le nucléaire, le rapport des fractions converties est de l’ordre du million. C’est la seule raison pour laquelle une bombe nucléaire tient dans un avion, alors qu’une charge chimique de puissance comparable n’y tiendrait pas.

5La formule que personne ne récite

Français

E = mc² n’est vraie que pour un corps au repos. C’est un cas particulier d’une relation plus large, presque jamais citée en dehors des manuels.

Quoi
FR

La relation complète s’écrit E² = (pc)² + (mc²)², où p est la quantité de mouvement. Pour un corps en mouvement, l’énergie totale s’écrit E = γmc², avec le facteur de Lorentz γ = 1 / racine(1 − v²/c²). Deux conséquences en découlent aussitôt. D’abord, le photon : sa masse est nulle et son énergie ne l’est pas, E = pc, ce que la seule formule E = mc² rendrait incompréhensible. Ensuite, l’énergie de repos mc² est un plancher, pas un total : l’énergie d’un corps en mouvement est toujours plus grande.

La relation complète
E² = (pc)² + (mc²)²
Pourquoi
FR

Quand un corps est immobile, sa quantité de mouvement p est nulle, et la relation complète se réduit exactement à E² = (mc²)², donc E = mc². La formule la plus citée du monde est le cas particulier d’une équation plus générale, le cas où rien ne bouge. C’est aussi pour cela qu’elle échoue à décrire le photon, qui, lui, ne s’arrête jamais.

Laboratoire · au-delà du repos
Facteur de Lorentz γ
Énergie totale (multiples de mc²)
Énergie de repos (multiples de mc²)
Énergie cinétique (multiples de mc²)

Lecture du curseur À v = 0, la courbe part de γ = 1 : la formule se réduit très exactement à E = mc², toute l’énergie est de repos, la part cinétique est nulle. Poussez le curseur vers 0,999 : la courbe s’envole, γ dépasse 22, et l’énergie cinétique devient largement supérieure à l’énergie de repos elle-même.

6Ce que la formule ne dit pas

Français

E = mc² n’explique pas la bombe atomique. Elle fait la comptabilité de l’énergie libérée, elle ne dit ni quels noyaux se cassent, ni comment.

Quoi
FR

Le mécanisme qui rend une bombe possible, c’est la fission, découverte expérimentalement par Otto Hahn et Fritz Strassmann fin 1938, puis interprétée par Lise Meitner et Otto Frisch au début de 1939, suivie de la réaction en chaîne. E = mc² permet de calculer combien d’énergie une fission libère, une fois qu’on sait qu’elle a lieu ; elle ne prédit ni l’existence de la fission, ni la manière de l’enclencher.

Pourquoi
FR

Einstein lui-même n’a pas travaillé au projet Manhattan. Son rôle se limite à une lettre adressée au président Roosevelt en août 1939, cosignée avec Leó Szilárd, qui alertait sur la possibilité d’une arme de ce type. Attribuer la bombe à sa formule, c’est confondre l’outil comptable et l’ingénierie qui l’a rendu exploitable : ni proces ni hagiographie ne rendent justice à cette distinction, elle est seulement factuelle.

Deux choses distinctes E = mc² dit combien. La fission, découverte par Hahn et Strassmann et interprétée par Meitner et Frisch, dit quoi et comment. Ce sont deux découvertes séparées, à trois décennies d’écart.

7Où la formule travaille aujourd’hui

Français

Trois lieux où E = mc² n’est pas une curiosité de manuel, mais un outil de travail quotidien, jusque dans votre propre corps.

Quoi
FR

La tomographie par émission de positons (le PET-scan) exploite l’annihilation : un positon et un électron se rencontrent, s’annihilent, et donnent deux photons de 511 keV chacun, exactement l’énergie de repos de l’électron. La machine d’hôpital mesure littéralement mc². Les accélérateurs de particules font l’inverse : ils convertissent de l’énergie cinétique en particules nouvelles, en masse fraîche.

Pourquoi
FR

Le fait le plus contre-intuitif reste celui-ci : la masse du proton vient pour l’essentiel de l’énergie de liaison de ses constituants, les quarks, dont la masse propre ne fournit que quelques pour cent du total. Autrement dit, presque toute la masse de votre corps est de l’énergie de liaison, pas de la matière au sens naïf du terme. C’est E = mc² lue à l’envers : ici, c’est l’énergie qui fabrique la masse.

511 keV, une signature exacte Deux photons de 511 keV chacun, émis en sens opposés : c’est la signature que cherche tout scanner PET, et c’est très exactement l’énergie de repos de l’électron, mc², mesurée sans détour.

8Les six malentendus

Malentendu 1
Croire que « la masse se transforme en énergie », comme une matière qui changerait de nature. La masse EST de l’énergie ; ce qui change, c’est la masse au repos du système quand de l’énergie le quitte, par exemple sous forme de rayonnement.
Malentendu 2
Penser que c² intervient « parce que la lumière va vite ». c² est un facteur de conversion d’unités, rien de plus : il vaudrait exactement 1 si l’on mesurait les longueurs en secondes-lumière plutôt qu’en mètres.
Malentendu 3
Croire que E = mc² est « la formule de la bombe ». Elle fait la comptabilité de l’énergie libérée par une fission déjà en cours ; elle ne dit ni quels noyaux se cassent, ni comment déclencher la réaction (voir la section 6).
Malentendu 4
Répéter que « la masse augmente avec la vitesse ». La masse relativiste est une notion abandonnée par les physiciens : c’est l’énergie qui augmente avec la vitesse, la masse au repos, elle, reste un invariant.
Malentendu 5
Penser que la formule autorise, en principe, d’atteindre la vitesse de la lumière. Elle l’interdit au contraire : le facteur de Lorentz diverge quand v approche c, et l’énergie nécessaire devient infinie.
Malentendu 6
Croire qu’Einstein a tout inventé seul, sans antécédent. Des relations entre masse et énergie du rayonnement circulaient avant 1905, notamment chez Henri Poincaré en 1900 et Friedrich Hasenöhrl en 1904. Ce qu’Einstein apporte, c’est l’universalité : toute énergie pèse, pas seulement le rayonnement. Sur les querelles de priorité elles-mêmes, ce dossier reste prudent, sans trancher.

9Se tester

Français

Huit questions, une seule bonne réponse à chaque fois. L’explication tombe après votre choix.

10Le lexique

TermeSens
énergie de reposl’énergie qu’un corps possède du seul fait de sa masse, quand il est immobile
masse au reposla masse mesurée dans le référentiel où le corps est immobile ; c’est un invariant
masse relativistenotion aujourd’hui abandonnée par les physiciens, qui faisait « croître » la masse avec la vitesse
facteur de Lorentz (γ)coefficient qui mesure la dilatation du temps et de l’énergie à l’approche de c
quantité de mouvement (p)grandeur qui combine masse et vitesse, conservée dans tout système isolé
référentielle point de vue, en mouvement ou non, depuis lequel on mesure une grandeur physique
invariantune grandeur qui garde la même valeur dans tous les référentiels
unité de masse atomique (u)unité de masse à l’échelle du noyau, définie à partir du carbone 12
électronvolt (eV)unité d’énergie à l’échelle atomique, l’énergie gagnée par un électron traversant un volt
défaut de massela différence entre la masse d’un noyau et la somme des masses de ses constituants séparés
énergie de liaisonl’énergie qu’il faudrait fournir pour séparer un noyau en ses constituants ; elle correspond au défaut de masse
fissionla scission d’un noyau lourd en noyaux plus légers, avec libération d’énergie
fusionl’union de noyaux légers en un noyau plus lourd, avec libération d’énergie
chaîne proton-protonla suite de réactions qui fusionne l’hydrogène en hélium au cœur du Soleil
annihilationla rencontre d’une particule et de son antiparticule, qui convertit toute leur masse en rayonnement
positonl’antiparticule de l’électron, de même masse et de charge opposée
photonle quantum de lumière, sans masse, porteur d’énergie et de quantité de mouvement
antimatièrela matière composée d’antiparticules, symétrique de la matière ordinaire
joule (J)l’unité d’énergie du Système international
kilotonne d’équivalent TNTunité d’énergie utilisée pour les explosions, une kilotonne valant 4,184 × 10¹² joules
accélérateurun instrument qui porte des particules à haute vitesse, pour convertir de l’énergie cinétique en matière nouvelle
relativité restreintela théorie d’Einstein publiée en 1905, qui unifie espace, temps, masse et énergie pour tout observateur en mouvement uniforme
Sources A. Einstein, « Ist die Trägheit eines Körpers von seinem Energieinhalt abhängig ? », Annalen der Physik 18 (1905), 639. A. Einstein, « Zur Elektrodynamik bewegter Körper », Annalen der Physik 17 (1905), 891. L. B. Okun, « The Concept of Mass », Physics Today (1989), sur l’abandon de la masse relativiste. Valeurs des constantes : CODATA. Les valeurs numériques de ce dossier sont arrondies ; ce sont les ordres de grandeur qui comptent.