Grandes formulesFormulBase · la formule au sens large
Grandes formules · droit romain

La formule du préteur

Un texte bref, prononcé par l'autorité compétente, qui produit un jugement : un algorithme juridique, deux mille ans avant l'informatique. Le préteur romain ne juge pas, il rédige. Sa formule fixe à l'avance les variables du litige et l'ordre exact que le juge devra exécuter. Ce n'est pas une métaphore rétrospective : c'est le mot même que les Romains employaient, formula, et c'est le nom que porte encore aujourd'hui tout formulaire.

0Les pièces de la formule

Français

Neuf pièces possibles, rarement toutes réunies dans une même formule. Chacune répond à une question précise que le préteur doit trancher avant de renvoyer l'affaire au juge.

PièceRôle
nominatio iudicis Désigne le juge chargé de trancher l'affaire (« Titius iudex esto »).
demonstratio Expose les faits dont dérive la prétention ; elle n'apparaît que dans les actions incertaines, quand l'objet du litige doit d'abord être précisé.
intentio Formule la prétention du demandeur, le cœur de la formule (« Si paret... », s'il apparaît que...).
adiudicatio Donne au juge le pouvoir d'attribuer la propriété d'une chose, dans les actions en partage.
condemnatio Ordre conditionnel de condamner, toujours en argent, quelle que soit la nature du litige.
exceptio Moyen de défense du défendeur, inséré dans la formule comme condition négative qui paralyse la condamnation.
replicatio Réplique du demandeur à l'exceptio, réintroduite comme condition à son tour.
praescriptio Clause préliminaire qui limite l'objet exact du procès avant l'intentio.
fictio Fait supposé vrai sur ordre du préteur, pour étendre une action existante à une situation qu'elle ne visait pas.
Le piège n° 1
Le préteur ne juge pas. Il instruit in iure : il choisit l'action, négocie et rédige la formule, puis renvoie les parties devant un juge. Ce juge, le iudex, est un simple particulier, pas un magistrat : c'est lui qui exécute le programme écrit par le préteur, en tranchant les faits que la formule lui a soumis.

1Un procès en deux temps

Français

La procédure formulaire romaine découpe le procès en deux phases, tenues devant deux autorités différentes, séparées par un instant charnière : la litis contestatio.

IN IURE APUD IUDICEM devant le préteur choix de l'action rédaction de la formule accord des parties devant le iudex privé preuves plaidoiries sentence litis contestatio la formule est scellée : effet novatoire
La formule bascule le procès d'une phase à l'autre. Passé la litis contestatio, plus rien ne se négocie : le iudex exécute le programme écrit par le préteur.

1.1 · In iure : devant le préteur

Quoi
FR

Le préteur est un magistrat élu pour un an, sans compétence technique obligatoire en droit. Sa tâche n'est pas de dire qui a raison, mais d'organiser le procès : accepter ou refuser l'action demandée, négocier avec les parties le texte exact de la formule, puis les renvoyer devant un juge. L'instant où les deux parties acceptent ce texte s'appelle la litis contestatio : elle « consomme » le droit litigieux dans la formule, qui ne pourra plus être changée devant le iudex.

1.2 · Apud iudicem : devant le juge

Quoi
FR

Le iudex est un citoyen privé, choisi par les parties ou tiré d'une liste, sans pouvoir permanent : il juge cette seule affaire, puis redevient un particulier. Il entend les preuves et les plaidoiries, puis applique le texte reçu du préteur. La sentence n'est que la sortie de ce programme : condamner ou absoudre, rien d'autre.

1
Le demandeur cite le défendeur devant le préteur.
C'est un acte privé : il n'existe pas de police du procès, le demandeur doit amener lui-même son adversaire in iure.
2
Les parties négocient la formule avec le préteur.
Quelle action ? Avec quelle intentio ? Avec quelle exceptio, le cas échéant ? Le texte se construit pièce par pièce, sous l'autorité du magistrat.
3
La litis contestatio scelle la formule.
Le texte devient intouchable. C'est aussi le moment où le droit ancien du demandeur s'éteint, remplacé par le droit d'obtenir l'exécution de cette formule précise.
4
Le procès continue devant le iudex, un particulier.
Preuves, témoins, plaidoiries : tout se joue désormais dans les limites que la formule a tracées, ni plus, ni moins.
5
Le iudex prononce la sentence.
Condemnato ou absolvito : la formule ne connaît que ces deux issues, écrites d'avance dans son propre texte.

2Anatomie d'une formule

Français

La formule la plus simple de tout le droit romain, la condictio certae pecuniae, une créance d'une somme fixe. Elle tient en une phrase, et cette phrase contient déjà toute la logique du système.

Condictio certae pecuniae
Titius iudex esto. Si paret Numerium Negidium Aulo Agerio sestertium decem milia dare oportere, iudex Numerium Negidium Aulo Agerio sestertium decem milia condemnato ; si non paret, absolvito.
PièceTexte latinSens
nominatioTitius iudex esto.Que Titius soit juge.
intentio (si)Si paret Numerium Negidium Aulo Agerio sestertium decem milia dare oportere,S'il apparaît que Numerius Negidius doit donner à Aulus Agerius dix mille sesterces,
condemnatio (alors)iudex Numerium Negidium Aulo Agerio sestertium decem milia condemnato ;le juge condamnera Numerius Negidius à payer à Aulus Agerius dix mille sesterces ;
absolutio (sinon)si non paret, absolvito.sinon, qu'il l'absolve.
Pourquoi
FR

Aulus Agerius et Numerius Negidius ne sont pas des personnages historiques : ce sont des noms types, interchangeables, qui reviennent dans presque toutes les formules citées par Gaius. Aulus Agerius, celui qui agit (agere), est le demandeur type ; Numerius Negidius, celui qui compte et refuse de payer (numerare, negare), est le défendeur type. Ce sont de véritables variables, les x et y du droit romain : n'importe quel plaideur peut s'y substituer sans que la structure de la formule change d'un mot.

Exemple Retirez « Titius », « Aulus Agerius », « Numerius Negidius » et « sestertium decem milia » : il ne reste que le squelette « si... alors... sinon ». Remettez-y n'importe quels noms et n'importe quelle somme, et la formule fonctionne encore. C'est exactement ce que fait le laboratoire ci-dessous, avec d'autres pièces.

3La fabrique de formules

Français

Choisissez une action, ajoutez une exceptio, activez la fiction Publicienne pour la rei vindicatio : le laboratoire compose la formule latine pièce par pièce, la traduit, et commente la combinaison obtenue.

Laboratoire · la fabrique de formules
Condictio certae pecuniae

    Lecture des couleurs Vert : demonstratio. Bleu : intentio. Ocre : exceptio. Rouge : condemnatio. La clause arbitraire et la sortie « si non paret, absolvito » restent en encre neutre : elles referment la formule quelle que soit la combinaison.

    4Le droit prétorien

    Français

    Chaque préteur, en entrant en charge, affiche son édit, l'album : la liste des actions et des formules types qu'il promet d'accorder pendant son année. Un magistrat annuel a ainsi réécrit, édit après édit, des pans entiers du droit civil, sans abroger une seule loi.

    Quoi
    FR

    Quand le droit civil ne prévoit pas d'action pour une situation qui mérite pourtant protection, le préteur en invente une : une actio utilis, calquée sur une action existante et étendue par analogie, ou une actio ficticia, qui ordonne au juge de supposer vrai un fait qui ne l'est pas encore. L'action Publicienne en est l'exemple le plus célèbre (Gaius, Institutes, 4, 36) : elle protège l'acheteur de bonne foi qui n'a pas encore achevé l'année de possession nécessaire à l'usucapion, en ordonnant au juge de raisonner comme si ce délai était déjà écoulé.

    Pourquoi
    FR

    Le juriste Marcien résume ce pouvoir dans une formule restée célèbre : le droit prétorien est la « viva vox iuris civilis », la voix vivante du droit civil (Digeste, 1.1.8). Le préteur ne légifère pas, il outille : chaque édit ajoute des formules nouvelles, laisse tomber celles qui ne servent plus, sans toucher au texte des lois elles-mêmes. C'est une innovation par les instruments de la procédure, pas par l'abrogation du droit ancien.

    Citation « Ius praetorium est quod praetores introduxerunt adiuvandi vel supplendi vel corrigendi iuris civilis gratia propter utilitatem publicam. » (Marcien, Digeste, 1.1.7-8, résumé : le droit prétorien aide, complète ou corrige le droit civil, dans l'intérêt public.)

    5Si... à moins que...

    Français

    Une formule sans exceptio ne pose qu'une question au juge : l'intentio est-elle vraie ? Une exceptio en ajoute une seconde, imbriquée dans la première.

    La formule avec exceptio
    condemnato si intentio vraie et non exceptio vraie ; sinon, absolvito.
    Quoi
    FR

    L'exceptio est une condition négative insérée dans l'ordre de condamner. Le juge condamne seulement si l'intentio se révèle vraie et si l'exceptio se révèle fausse ; dans tous les autres cas, il absout. Une créance parfaitement établie s'efface ainsi devant une fraude du créancier ou un pacte de ne pas réclamer : la formule permet de dire oui à la prétention et non à son exécution, dans le même souffle.

    Pourquoi
    FR

    Le demandeur n'est pas sans recours face à une exceptio : il peut y opposer une replicatio, qui répond à l'exceptio comme l'exceptio répondait à l'intentio, et l'imbrication continue en théorie sans limite, exceptio contre replicatio contre duplicatio (Gaius, Institutes, 4, 126-129). C'est la même logique qui se répète, étage après étage, chaque fois qu'une des parties révèle un fait qui change la réponse.

    Exemple Aulus Agerius a bien prêté dix mille sesterces à Numerius Negidius : l'intentio est vraie. Mais les parties avaient ensuite convenu, par un simple accord informel, de ne jamais réclamer cette somme : l'exceptio pacti est vraie aussi. Résultat : absolvito, malgré une créance réelle.

    6Grandeur et mort d'une formule

    Français

    La procédure formulaire n'a pas toujours existé, et elle n'a pas duré toujours. Elle naît en réaction à un système plus ancien, s'impose par deux lois, puis décline et disparaît, accusée à la fin du même défaut qu'elle avait elle-même corrigé au départ.

    Quoi
    FR

    Avant la formule régnaient les legis actiones, des rites verbaux d'une rigidité absolue : une syllabe fausse perdait le procès. Gaius (Institutes, 4, 30) raconte l'histoire d'un plaideur qui perdit sa cause pour avoir parlé de « vignes » alors que la loi qu'il invoquait parlait d'« arbres » coupés en général : le juge, tenu par la lettre du rite, ne pouvait rien pour lui. La lex Aebutia, au IIe siècle avant J.-C., légitime la procédure formulaire comme alternative plus souple ; les leges Iuliae judiciorum d'Auguste, en 17 avant J.-C., en font la voie ordinaire du procès civil dans tout l'Empire.

    Le procès des vignes Un homme dont les vignes avaient été coupées intente l'action de la loi des Douze Tables sur les arbres coupés, mais nomme les vignes au lieu de dire « arbres » en général. Il perd son procès : la loi parlait d'arbres, il avait dit vignes, et le rite ne tolérait aucun écart de vocabulaire, même exact sur le fond (Gaius, Institutes, 4, 30).
    Pourquoi
    FR

    Sous l'Empire, une autre procédure se développe en parallèle, puis absorbe tout le terrain : la cognitio extraordinaria, où un juge fonctionnaire tranche directement, sans formule ni renvoi à un particulier. La procédure formulaire recule, puis s'éteint. Une constitution de l'empereur Constance II, en 342 après J.-C., l'abolit formellement (Code de Justinien, 2.57.1), en dénonçant les formules qui « tendent des pièges par leurs syllabes », aucupatio syllabarum. L'ironie est complète : la procédure née pour échapper au formalisme rigide des legis actiones meurt accusée du même mal, huit siècles plus tard.

    7Ce qu'il en reste

    Français

    La procédure formulaire a disparu ; sa structure, non. Tout jugement moderne raisonne encore par subsomption : si les faits remplissent l'hypothèse de la norme, alors la conséquence qu'elle prévoit s'applique. C'est la même architecture conditionnelle que celle de l'intentio et de la condemnatio, sans le mot latin.

    Quoi
    FR

    L'Angleterre médiévale a connu son propre système de formules : les writs, brefs royaux qui ouvraient chacun une forme d'action précise, avec ses propres conditions et sa propre procédure. Ces forms of action ont été abolies au XIXe siècle, mais l'historien F. W. Maitland pouvait encore écrire, en 1909, qu'elles « nous gouvernent encore depuis leurs tombes ».

    Citation « The forms of action we have buried, but they still rule us from their graves. » (F. W. Maitland, The Forms of Action at Common Law, 1909.)
    Pourquoi
    FR

    Le mot lui-même a survécu intact : formula, en latin, désignait un petit moule. Une formule est un texte à variables qui, correctement rempli et prononcé par l'autorité compétente, produit un effet. Le formulaire de gymnase que vous remplissez ailleurs sur ce site descend en ligne directe de ce geste-là : condenser un savoir dans un texte prêt à instancier, pour que n'importe qui, en le remplissant correctement, obtienne le même résultat que le préteur promettait déjà, il y a deux mille ans.

    8Les six malentendus

    Malentendu 1
    Croire que le préteur est un juge. Il instruit in iure : il choisit l'action et rédige la formule, mais ne tranche jamais le fond. C'est le iudex, un particulier, qui juge apud iudicem.
    Malentendu 2
    Voir dans la formule un simple formulaire administratif, au sens plat du mot. Elle n'est pas un constat neutre : c'est elle qui crée le cadre du droit litigieux, novatoire dès la litis contestatio.
    Malentendu 3
    Penser que la condamnation peut porter sur la chose elle-même, l'esclave rendu, le champ restitué. Non : la condemnatio est toujours pécuniaire, condemnatio pecuniaria, même dans les actions réelles. La clause arbitraire n'est qu'une incitation à restituer avant condamnation.
    Malentendu 4
    Imaginer que l'exceptio est un moyen de défense libre, invocable à tout moment du procès. Elle doit être insérée dans la formule elle-même, au moment de la litis contestatio : oubliée à ce stade, elle est perdue pour tout le reste du procès.
    Malentendu 5
    Confondre les legis actiones et la procédure formulaire. Les premières sont des rites verbaux rigides, antérieurs, où une syllabe fausse perd le procès ; la seconde les remplace précisément pour échapper à ce formalisme, avant de connaître à son tour un déclin.
    Malentendu 6
    Croire le système figé une fois pour toutes. L'édit évoluait chaque année, au gré des préteurs successifs, jusqu'à sa fixation en un édit perpétuel sous Hadrien, vers 130 après J.-C., rédigé par le juriste Julien : un point d'arrêt, non une origine.

    9Se tester

    Français

    Huit questions, une seule bonne réponse à chaque fois. L'explication tombe après votre choix.

    10Le lexique latin

    LatinFrançais
    praetorle préteur
    iudexle juge (particulier)
    formulala formule (petit moule)
    legis actiol'action de la loi (rite verbal antérieur)
    in iuredevant le préteur, première phase du procès
    apud iudicemdevant le juge, seconde phase du procès
    litis contestatiol'instant où la formule est scellée entre les parties
    demonstratiol'exposé des faits
    intentiola prétention du demandeur
    condemnatiol'ordre conditionnel de condamner
    adiudicatiole pouvoir d'attribuer la propriété
    exceptiole moyen de défense du défendeur
    replicatiola réplique du demandeur à l'exceptio
    praescriptiola clause qui limite l'objet du procès
    fictiole fait supposé vrai sur ordre du préteur
    edictuml'édit annuel du préteur
    albumle tableau où l'édit est affiché
    actio utilisl'action étendue par analogie
    bona fidesla bonne foi
    dare oporteredevoir donner
    absolvitoqu'il absolve (impératif futur)
    usucapiol'acquisition de la propriété par la possession prolongée
    Sources Gaius, Institutes, livre IV (§§ 30 à 129). Digeste, 1.1.8 (Marcien). Code de Justinien, 2.57.1. F. W. Maitland, The Forms of Action at Common Law (1909). Traductions et exemples adaptés des formules types transmises par Gaius.