Les formules magiques
Le même contrat que la formule romaine ou le formulaire de gymnase, mais retourné vers l'invisible : un texte bref qui promet que, prononcé exactement par la bonne personne, dans les bonnes conditions, il produira un effet, guérir une fièvre, ouvrir une porte, chasser un mal. Ce dossier suit ce texte de l'amulette romaine au pseudo-latin des sortilèges de fiction, en distinguant à chaque étape ce qui est attesté de ce qui reste une hypothèse.
0Les pièces d'une formule magique
Six pièces reviennent, sous des noms différents, d'une culture à l'autre. Rarement toutes réunies, mais chacune répond à une question que le rituel doit trancher avant que l'effet ne soit promis.
| Pièce | Rôle |
|---|---|
| les mots | Souvent opaques (voces magicae) : des syllabes qui ne se traduisent pas dans la langue de tous les jours, et qui n'en ont pas besoin pour agir. |
| le support | L'objet qui porte la formule dans la durée ou dans un lieu précis : amulette portée au cou, papyrus roulé, plomb de défixion enterré. |
| le geste et le moment | Écrire, réciter, enterrer, porter : l'exécution matérielle de la formule, souvent fixée à une heure ou une circonstance précises. |
| l'opérateur qualifié | Celui qui a le droit et le savoir de prononcer la formule : mage, guérisseur, prêtre, ou bateleur selon les cas. |
| le destinataire | Ce que la formule vise à faire agir : un démon à écarter, une maladie à faire reculer, une serrure à ouvrir. |
| la condition de réussite | L'exactitude. Un mot changé, un geste omis, une personne non qualifiée : l'effet promis n'a plus lieu. |
1Abracadabra, une ordonnance médicale
La plus célèbre des formules magiques occidentales commence comme une ordonnance, pas comme un tour de scène.
La première attestation connue du mot abracadabra figure chez Serenus Sammonicus, dans son Liber Medicinalis, vers 200 apr. J.-C. : un traité en vers qui prescrit le mot comme remède contre une fièvre récurrente, l'hémitritée. L'instruction est précise : écrire ABRACADABRA en triangle, une lettre de moins à chaque ligne, jusqu'à la lettre unique, puis porter cette amulette au cou.
La logique est dite sympathique : le mot rétrécit ligne après ligne, et le mal est censé rétrécir avec lui, entraîné hors du corps par la disparition progressive de son nom. L'étymologie du mot lui-même reste incertaine : des rapprochements ont été proposés avec l'araméen, avec l'hébreu, ou avec le nom magique Abraxas, sans qu'aucun ne soit établi. Ce dossier les cite comme hypothèses concurrentes, jamais comme des faits.
2Les mots de pouvoir antiques
Le monde grec et gréco-égyptien a produit ses propres mots de pouvoir, sur amulette, sur papyrus, ou gravés dans le plomb.
Les éphésia grammata sont six mots grecs (askion, kataskion, lix, tetrax, damnameneus, aision) portés comme protection depuis l'Antiquité classique. Les papyrus grecs magiques (PGM), compilés en Égypte gréco-romaine, multiplient les voces magicae, ces mots opaques dont le palindrome ablanathanalba est un des plus cités. Les tablettes de défixion, enfin, sont des malédictions gravées sur plomb, déposées dans les tombes ou jetées dans les sources : la formule y devient un objet qu'on enterre, pour qu'elle agisse à distance et dans la durée.
Un palindrome offre une image forte du blindage verbal : un mot identique dans les deux sens de lecture n'a, symboliquement, aucune prise pour l'esprit qu'il vise à contenir, il se referme sur lui-même. La forme grecque d'ablanathanalba illustre le principe presque parfaitement, avec une nuance qui vaut la peine d'être dite : la lettre grecque thêta (Θ) compte pour une seule lettre. C'est donc la transcription en un seul caractère grec, pas sa translittération latine en deux lettres « th », qui réalise le palindrome à la lettre près.
3Sésame, ouvre-toi
La formule-clé du conte d'Ali Baba est la plus courte de ce dossier, et le conte lui-même en fait la démonstration de sa propre fragilité.
Sésame, ouvre-toi entre dans Les Mille et Une Nuits par la traduction d'Antoine Galland en 1712, qui tenait le conte d'Ali Baba du conteur syrien Hanna Diyab. La formule tient en une structure minimale : un vocatif, on s'adresse à la chose, suivi d'un impératif, on lui ordonne un acte. Rien de plus n'est nécessaire pour que l'effet suive.
Le conte enseigne sa propre morale par la négative. Cassim, le frère d'Ali Baba, connaît l'existence de la formule mais pas le mot exact : il essaie « orge, ouvre-toi », confond le sésame avec une autre céréale, et meurt enfermé dans la caverne pour cette seule approximation. La formule ne tolère aucun écart, exactement comme les legis actiones du droit romain le plus ancien, où une syllabe fausse perdait le procès (voir la formule du préteur).
4Des mérewedes aux grimoires
Le monde germanique païen n'a laissé que deux formules écrites ; le Moyen Âge chrétien, lui, en a produit des volumes entiers.
Les deux incantations de Mersebourg sont copiées en vieux haut allemand sur un manuscrit du IXe ou du Xe siècle, découvert en 1841 : ce sont les seules incantations païennes germaniques conservées. Chacune combine un court récit mythique et une formule performative qui en tire la conséquence : « os à os, sang à sang, membre à membre, qu'ils soient collés ». Le récit ne décore pas la formule, il la fonde : il fournit un précédent divin que la formule invoque pour agir à son tour.
Les grimoires européens qui suivent, la Clavicula Salomonis, le Petit Albert, changent d'échelle : la formule s'entoure de conditions de plus en plus nombreuses, heures propices, cercles tracés au sol, encres particulières. C'est une bureaucratie du surnaturel, où l'efficacité du texte dépend d'un protocole entier autant que du texte lui-même.
5La formule comme acte de langage
Le pivot intellectuel de ce dossier n'est pas un rituel de plus, mais une théorie du langage qui explique pourquoi tous les rituels précédents ont pu sembler plausibles.
Dans How to Do Things with Words (1962), le philosophe J. L. Austin distingue les énoncés performatifs des énoncés descriptifs. Dire « je vous déclare mariés » ou « la séance est ouverte » ne décrit rien de préexistant : l'énoncé accomplit lui-même l'acte qu'il nomme. Pour qu'un performatif fonctionne, Austin pose des conditions de félicité : les bons mots, prononcés par la bonne personne, selon la bonne procédure, dans les bonnes circonstances.
La formule magique est un performatif rêvé : elle étend ce pouvoir de faire-avec-des-mots du monde social au monde physique, la fièvre, la porte close, l'ennemi. Le juge qui condamne, le préteur qui rédige sa formule, le prêtre qui baptise et le mage qui conjure partagent la même grammaire, les mêmes conditions de félicité ; seul change le domaine sur lequel l'énoncé est censé produire son effet.
6Étude de cas : le pseudo-latin de la fiction
La fiction moderne a inventé ses propres formules. Cette section les analyse comme des objets de langue, pas comme un catalogue à reproduire.
Pourquoi tant de sortilèges de fiction sonnent-ils latins ? Pour le lecteur européen, le latin est la langue morte du pouvoir : celle du droit, de l'église, de la science savante. Un mot qui en porte les marques hérite par association d'une autorité que l'anglais ou le français courants n'ont pas. Quelques sortilèges de la série Harry Potter (J. K. Rowling) l'illustrent, en citation courte, sans qu'il s'agisse ici d'en dresser la liste : Expelliarmus assemble expellere (chasser, expulser) et arma (les armes) ; Wingardium Leviosa mêle wing (anglais, l'aile) à arduus (haut) et levis (léger) ; Expecto Patronum est, lui, du latin réellement grammatical, « j'attends un protecteur » ; Lumos vient de lumen (la lumière), Nox de son contraire ; Accio, également du latin réel, signifie « je fais venir ».
Avada Kedavra occupe une place à part : J. K. Rowling l'a publiquement rattachée à une variante araméenne d'abracadabra, avec le sens « que la chose soit détruite », dans des propos tenus lors d'un festival à Édimbourg en 2004. Ce lien mérite d'être cité exactement pour ce qu'il est : une déclaration de l'autrice sur sa propre inspiration, pas une étymologie établie par la linguistique. Tolkien, avec ses langues elfiques entièrement construites, et les jeux de rôle sur table, avec les composantes verbales, somatiques et matérielles de Donjons et Dragons, prolongent en passant le même geste : faire sonner la magie comme une langue à part, dotée de sa propre grammaire.
7Hocus pocus et le soupçon
La formule la plus théâtrale de ce dossier est aussi celle dont l'origine reste, franchement, la moins assurée.
Hocus pocus est attesté en Angleterre vers 1620 comme nom de scène d'un jongleur de foire, avant de devenir la formule type des tours de bateleur. L'hypothèse la plus connue sur son origine vient de l'archevêque John Tillotson, dans un sermon publié en 1694 : hocus pocus parodierait « hoc est corpus meum », les mots latins de la consécration eucharistique. L'hypothèse est séduisante, elle circule depuis plus de trois siècles, mais elle n'a jamais été démontrée : elle doit rester présentée comme une hypothèse, pas comme un fait établi.
Que l'hypothèse soit vraie ou non, l'histoire dit quelque chose en creux : quand une formule quitte l'institution qui la légitimait, l'église pour hoc est corpus, elle devient du charabia aux oreilles de ceux qui ne partagent plus le cadre où elle avait un sens ; et le charabia, à son tour, devient spectacle. Le bateleur récupère ce qui a perdu son autorité sacrée pour en faire un numéro.
8Les six malentendus
9Se tester
Huit questions, une seule bonne réponse à chaque fois. L'explication tombe après votre choix.
10Le lexique
| Terme | Sens |
|---|---|
| incantation | formule récitée pour produire un effet |
| conjuration | appel formel adressé à une puissance, pour l'écarter ou la convoquer |
| vox magica | mot de pouvoir opaque, souvent intraduisible (pluriel : voces magicae) |
| amulette | objet porté sur soi, censé protéger ou guérir par la formule qu'il porte |
| talisman | objet fabriqué pour attirer un effet, plutôt que pour s'en protéger |
| défixion | malédiction gravée sur plomb, déposée dans une tombe ou une source |
| grimoire | recueil de formules et de procédures magiques, souvent médiéval ou moderne |
| palindrome | mot ou suite qui se lit de façon identique dans les deux sens |
| performatif | énoncé qui accomplit l'acte qu'il nomme, plutôt que de le décrire (Austin) |
| condition de félicité | exigence à remplir pour qu'un performatif produise son effet |
| logique sympathique | principe selon lequel agir sur une image ou un symbole agit sur la chose |
| apotropaïque | qui a pour fonction d'écarter le mal ou le malheur |
| pseudo-latin | mot forgé qui imite la morphologie du latin sans en être |
| glossolalie | production de sons proches du langage, sans énoncé identifiable |
| charabia | discours perçu comme incompréhensible par celui qui l'entend |
| abraxas | nom magique gnostique, parfois avancé comme source possible d'abracadabra |
| éphésia grammata | les six mots grecs de protection (askion, kataskion, lix, tetrax, damnameneus, aision) |
| formule votive | formule prononcée à l'appui d'un vœu, en échange d'une faveur attendue |
| exorcisme | rituel verbal destiné à chasser une présence jugée malfaisante |
| sortilège | terme générique pour une formule magique, dans l'usage courant comme dans la fiction |